Autour du fort de Bertheaume, la mémoire locale bruisse des récits de corsaires. Voici quelques éléments clefs pour comprendre l’empreinte de ces aventuriers bretons à Plougonvelin :
- Le fort de Bertheaume, érigé sur un îlot rocheux au large de Plougonvelin, a protégé la rade de Brest dès le XVIIe siècle, période où la guerre de course battait son plein.
- Les corsaires bretons, détenteurs de lettres de marque, menaient une lutte stratégique contre les navires étrangers, enrichissant le pays mais aussi la légende populaire.
- Le site a été un point stratégique pour la prévention des attaques anglaises et la défense du littoral, impliquant parfois de véritables batailles avec des corsaires ou contre eux.
- De multiples anecdotes transmises par les habitants évoquent caches, trésors engloutis et prisonniers oubliés, nourrissant l’imaginaire local.
- Aujourd’hui encore, le fort conserve des indices de ces histoires, entre vestiges architecturaux et toponymie évocatrice, offrant aux promeneurs un voyage dans le temps.
L’histoire corsaire s’entrelace ici avec le patrimoine, la nature sauvage et les récits transmis de génération en génération, faisant du fort de Bertheaume un lieu vivant de mémoire et d’exploration.
L’âge d’or corsaire en Pays d’Iroise : un contexte de “guerre de course”
Pour comprendre pourquoi Bertheaume fut lieu de tant de récits corsaires, il faut remonter à la fin du XVIIe siècle, lorsque Louis XIV ordonne de renforcer la défense de la rade de Brest. La fortification de l’îlot rocheux de Bertheaume, confiée à Vauban en 1694, ne répond pas seulement à la menace anglaise : elle s’inscrit dans une période où le roi autorise – et encourage – ses sujets à armer à leur compte des navires de guerre. La fameuse “lettre de marque”, tremplin du corsaire, octroie à des marins civils le droit de capturer les vaisseaux ennemis et de partager le butin. (Source : Service Historique de la Défense, Ministère des Armées)
- En 1694, la flotte anglo-hollandaise tente d’envahir Brest ; le réseau de fortifications côtières, dont Bertheaume, livre alors ses premiers combats réels.
- Ces “courses” sont une véritable économie de guerre : chaque prise rapporte une part au roi, l’autre va à l’armateur et à l’équipage, souvent recrutés localement – du Conquet à Saint-Renan, la tentation est grande !
La distinction reste claire : le corsaire n’est pas tout à fait un pirate. Il agit au nom du souverain, et dans ce coin du Finistère, beaucoup de familles bretonnes ont eu un “coursaire” dans la parenté, comme le souligne l’historien Alain Croix (Ouest-France, 2022).
Le Fort de Bertheaume : sentinelle, repaire et cible
Par son exposition en avancée sur la mer, Bertheaume devient vite un observatoire privilégié, et parfois un abri sûr pour les navires “de course” en attente d’attaque ou de protection. Plusieurs récits rapportés dans les archives et relayés par la tradition locale dessinent un panorama mouvant, où s’entremêlent faits historiques vérifiés et légendes colportées devant le feu.
- 1758 : lors du “raid de la rade”, les Anglais tentent un débarquement et les corsaires intervenant localement harcèlent la flotte, profitant de leur parfaite connaissance des courants et des récifs (“La France des corsaires”, J. P. Moreau).
- Le fort sert parfois de lieu de repli ou de cellule d’attente pour des équipages capturés, d’après plusieurs récits de “prisonniers évasion” conservés aux Archives départementales du Finistère.
- Des témoignages du peuple d’Iroise évoquent, jusqu’au XIXe siècle, des signaux lumineux venus de Bertheaume pour prévenir des attaques ou orchestrer des mouvements de navires – authenticité ou simple “belle histoire”, la frontière demeure floue.
Légendes maritimes et faits vrais : trésors, codes et fantômes
Si l’histoire officielle regorge de dates et de faits militaires, la mémoire populaire préfère les histoires de butin et de mystères. Sur les sentiers autour de Bertheaume, la brume porte mille anecdotes, que l’on retrouve parfois consignées dans les carnets de conteurs ou les allées des veillées locales.
Les trésors engloutis
- La crique d’en face, “le Trou du Diable”, aurait, selon une légende persistante, servi de cache à des coffres saisis par des corsaires et jamais retrouvés. Des pêcheurs du siècle dernier disaient encore voir, à marée basse, des coffrets rouillés ou de vieux canons dépassant du sable (Contes et légendes de l’Iroise, J.-C. Even).
- On raconte aussi que certaines cheminées du fort seraient “murées” pour cacher l’or anglais, et que des nuits d’orage réveillent parfois l’esprit de ceux qui voulurent trop chercher…
Les “codes” des corsaires bretons
- L’insigne du corsaire, le fameux drapeau noir frappé d’un sablier ou d’un cœur transpercé, aurait, selon des témoignages oraux, flotté plus souvent qu’on ne veut bien l’écrire sur les approches de la rade.
- Des noms de lieux rappellent la mémoire de ces hommes, comme la “Passe du Diable” ou la “Pointe des Espagnols” face au fort, autant de repères secrets pour qui savait lire la côte.
Des fantômes sur l’îlot ?
- Parmi les histoires qui se murmurent derrière les ajoncs, celle du capitaine “Le Goaster”, corsaire disparu lors d’un abordage raté, et dont la silhouette noire hanterait les ruines, surtout quand le vent souffle d’ouest…
- Des veillées rapportent aussi la disparition soudaine de capes rouges (couleur du sang, ou de la marine anglaise ?), semant le doute sur l’identité des assaillants ou des prisonniers échappés.
Entre pierre et oralité : la construction d’un imaginaire
La force de Bertheaume réside dans ce dialogue constant entre le réel historique et l’imaginaire collectif. L’endroit porte encore aujourd’hui les cicatrices des batailles, mais aussi les traces de passages plus secrets ou oubliés : graffitis gravés dans la pierre, restes de canons sur les grèves, anecdotes transmises – sans jamais tuer complètement le doute – de génération en génération.
- La visite du fort, depuis sa réhabilitation, expose notamment aux curieux quelques objets retrouvés lors de fouilles récentes : boulets, pièces d’équipage, éléments de vaisselle typique des corsaires du XVIIIe siècle.
- Des panneaux explicatifs retracent la vie quotidienne des équipages, les appels de nuit des sentinelles utilisant des codes de lanterne ou de cornemuse pour ne pas être interceptés par l’ennemi.
À l’écart des circuits balisés, les petits chemins serpentent entre ronces et genêts, menant souvent à des points de vue où, à la tombée du jour, il n’est pas rare que le visiteur croit entendre le cliquetis d’un sabre ou le chuchotement d’un ancien marin. L’atmosphère singulière du lieu – mélange de sel, de vagues et de pierre – rend le passé presque saisissable et fait de chaque balade une aventure autant intérieure que patrimoniale.
Sur les traces des corsaires : conseils pratiques pour les promeneurs curieux
- La visite du fort de Bertheaume : en saison, le fort se visite (consulter les horaires de la mairie de Plougonvelin ou du site officiel). De nombreux panneaux et animations retracent la vie des corsaires au XVIIIe siècle, accessibles aux familles.
- Itinéraires conseillés : le sentier côtier offre plusieurs points de vue sur le fort et sur la rade de Brest, idéals pour imaginer l’arrivée des vaisseaux. Le circuit “Boucle de Bertheaume” fait environ 8km, traversant ajoncs parfumés et landes fleuries.
- À ne pas manquer : la plage du Perzel au lever du jour, où se mêlent brume et lumière dorée, pour saisir l’atmosphère “hors du temps” qui fait naître les légendes. Le panorama de la pointe Saint-Mathieu est également remarquable par mer agitée.
- Pour aller plus loin : se plonger dans les ouvrages spécialisés comme “Les Corsaires bretons” de Claude Youenn Roussel, ou interroger les archives de la mairie, où sommeillent encore quelques documents inattendus (lettres d’époque, actes de capture).
Entre sentiers et mémoire, la vitalité des histoires corsaires à Bertheaume
Bertheaume demeure bien plus qu’un rocher face à la mer : c’est un livre ouvert où les marées tournent avec les souvenirs des corsaires, entre faits et poésie, archives et légendes transmises. Si l’histoire locale ne prétend pas tout dévoiler, elle invite chacun, au fil de la brise et des mousses argentées, à écouter ces récits – et, peut-être, à en imaginer de nouveaux. Marcher autour du fort, c’est répondre à l’appel d’un ailleurs pas si lointain, à la fois ancré dans la terre d’Iroise et porté par le souffle inlassable de l’océan.